La Gazette de la grande ile

Sur la Grande Île : La peste, symptôme de la misère

Publié le 23 octobre 2017

Depuis le mois d’août, les autorités malgaches ont déjà recensé dix décès dus à cette maladie d’un autre âge et une soixantaine de cas ont été confirmés. La défaillance du système de santé favorise les flambées épidémiques.

Les autorités évoquent des « cas sporadiques » et se refusent à parler d’épidémie. Pourtant, depuis le début du mois de juillet, le ministère de la Santé de Madagascar a déjà recensé dix décès dus à la peste et une soixantaine de cas ont été confirmés positifs par l’Institut Pasteur. Un bilan sous-estimé, selon les médias malgaches, qui évoquent la ruée vers les centres de santé et les pharmacies. La maladie, qui s’est répandue dans 17 districts sur 22, n’épargne pas la capitale. À Antananarivo, plusieurs patients atteints de la peste dans sa forme pulmonaire, qui peut se propager directement d’une personne à l’autre par la toux, ont été hospitalisés. De quoi alimenter l’inquiétude de la population.

Apparue sur la Grande Île en 1898 avec l’arrivée de bateaux à vapeur en provenance d’Inde, la maladie s’est d’abord cantonnée aux ports, avant de quitter les côtes pour gagner les hautes terres. Dans les années 1930, des épidémies meurtrières pouvaient y provoquer jusqu’à 4 000 décès par an. Au milieu du siècle dernier, les efforts d’assainissement, l’accès aux antibiotiques et l’usage d’insecticides ont permis de faire refluer la peste. Mais sa résurgence sous forme de flambées depuis 1980, après plusieurs décennies de silence apparent, en fait aujourd’hui un sérieux problème de santé publique. Transmise par la piqûre d’une puce provenant d’un rat pesteux, la maladie connaît chaque année des pics endémiques saisonniers, entre septembre et mars. L’an dernier, 326 cas ont été recensés, avec un taux de mortalité de 25 %. En fait, parmi les trois principaux pays d’endémie que sont Madagascar, la République démocratique du Congo et le Pérou, la Grande Île est la plus touchée. Le docteur Maherisoa Ratsito-rahina, directeur de la veille sanitaire et de surveillance épidémiologique auprès du ministère de la Santé publique, admet que « les défaillances au niveau du système de santé » sont en cause, en particulier dans le sud-est du pays. « La peste touche des zones enclavées dépourvues de centres de santé de proximité, sans aucun personnel capable de prendre en charge la maladie dans certains districts », expose-t-il. L’Organisation mondiale de la santé (OMS) confirme que « la faiblesse des systèmes de santé et des niveaux bas d’hygiène de l’environnement sont des facteurs de risque de flambée de peste humaine ». À Madagascar, les problèmes d’assainissement et les conditions d’hygiène constituent en effet un défi, puisque 60 % de la population n’ont même pas accès à l’eau potable. D’après l’Unicef, un Malgache sur trois reste privé de latrines. Et, faute de services efficients de collecte des déchets, les ordures s’amoncellent, charriées par les pluies, favorisant la prolifération des rats porteurs de la maladie. En matière d’environnement, enfin, les autorités mettent en garde contre les feux de brousse, qui repoussent les rats vers les villes et les villages. « En fait, la peste est une maladie de la misère. Ce n’est pas un hasard si sa recrudescence coïncide avec le grand tournant libéral des années 1980, qui a démantelé les services publics et le système de santé », remarque le sociologue Jean-Claude Rabeherifara. Ces jours-ci, à Antananarivo, les autorités malgaches ont lancé, en partenariat avec l’OMS et la Croix-Rouge, une vaste campagne de désinfection et désinsectisation. Un numéro vert a été mis en place pour signaler les cas suspects et les patients sont invités, dès les premiers symptômes (fièvre brutale, toux avec des crachats striés de sang, douleurs thoraciques, grande fatigue), à se rendre dans un centre de santé pour y bénéficier d’un examen, d’un test et d’un traitement gratuits. Mais pour l’instant, nul ne peut dire quelle sera l’ampleur de cette nouvelle flambée de peste.

Référence :

Rosa Moussaoui

Journaliste à la rubrique Monde de L’Humanité

Lire aussi