La Gazette de la grande ile

REGARDS CROISES

Publié le 30 octobre 2017

La peste, la maladie épouvantable importée

On doit à Alexandre Yersin la découverte du bacille qui porte son nom, lors d’une peste à Hong Kong en 1894.
1898-2017 : 119 années de batailles rangées sans grande réussite ; manque de moyens, manque de volonté politique ou moyen de diversion ? Le bacille est arrivé et reste dans l’île. Tous les ans, tragédie au sein des familles touchées par la maladie : maladie que l’on camoufle, corps contaminés que l’on enterre en cachette, sans hommage – le pire des affronts-. Les gouvernants restent sourds aux premières alertes des organismes internationaux et attendent la multiplication des foyers et le risque aigu de l’épidémie pour agir. Et pourtant…, la propagation de cette épidémie- que l’on qualifie de ré-émergente- peut être circonscrite et la maladie peut être soignée si elle est prise en charge dès les premiers symptômes.

 

La peste, «ce mal qui répand la terreur», aurait été introduite sur l’île de Madagascar en 1898 par des rats infectés présents à bord de navires en provenance de l’Inde.

 

Le bacille le plus virulent au monde, trace de la colonisation, le seul héritage que « nous » avons su cultivé et pérennisé à travers le temps. Le mal qui répand la terreur chez les pauvres a survécu à 57 ans de gouvernance et est devenu le mal endémique ; il frappe « cette tranche de population » uniquement et annuellement entre septembre et avril – avant la saison des pluies, après la période du famadihana et des feux de brousse-. Par contre, que sont devenues toutes les infrastructures de cette même période ? Des fantômes du passé, des vestiges de l’entrée du pays «dans le monde civilisé, moderne», des preuves de la mal gouvernance du pays.
« Dans une étude publiée par The American Journal of Tropical Medicine and Hygiene, le chercheur américain Thomas Butler analyse les données mondiales recueillies sur la peste entre 2000 et 2009. Madagascar figure ainsi au deuxième rang des pays les plus touchés, avec un total de 7 182 cas. La Grande Ile n’est devancée que par la République démocratique du Congo (10 581 cas) où la guerre civile, les déplacements de population et la détérioration des conditions de vie ont probablement favorisé de plus amples contacts entre humains et rongeurs. » Aujourd’hui, on se pose la question « si cette pathologie ne doit pas être considérée comme une maladie ré-émergente, ce d’autant que bien des conditions favorables au bacille pesteux et à sa diffusion sont réunies : l’augmentation des températures globales dont on sait qu’elle peut augmenter la prévalence de la bactérie chez les rongeurs, la mondialisation des échanges avec des moyens de transport toujours plus rapides et nombreux, l’apparition de résistances multiples aux antibiotiques chez Yersinia pestis, un vaccin plus guère utilisé qui n’a pas encore trouvé de successeur… Par ailleurs, plusieurs auteurs soulignent la grande plasticité du génome de la bactérie, ce qui lui donne la capacité de s’adapter aisément aux modifications de son écosystème, fréquentes sur notre planète désormais. » Thomas Butler rapporte enfin des cas où la propagation- qu’il qualifie d’exotique- n’a pas pris les voies classiques : contamination par voie alimentaire (Afghanistan 2007), contamination par manipulation du bacille (USA 2007 et 2009).

 

L’île flirte, chaque année, avec le niveau d’alerte de 2eme catégorie et le risque de propagation de la maladie sur tout le territoire. L’île déclare, bon an, mal an, un millier de cas et une centaine de décès. Bien que depuis les années 1950 les campagnes de vaccination, l’amélioration des logements et de l’hygiène publique, la découverte de la streptomycine et l’utilisation des insecticides ont permis de contrôler la propagation de la peste dans les continents riches ; bien que, selon Luca Fontana -spécialiste de l’eau et de l’assainissement chez Médecins Sans Frontières- en prenant des mesures rapides et concrètes on peut contrôler rapidement l’apparition d’une épidémie et éviter une plus forte mortalité» ; bien que les chances de survie sont de 100 % à condition que les malades de la peste pneumonique reçoivent un traitement en temps opportun ; bien que les traitements préventifs peuvent protéger les personnes qui courent le risque d’une infection.
Il ne faut surtout pas oublier que l’homme aussi peut se servir de la peste. Ce que l’on sait : à une époque pas si lointaine, « les Etats-Unis et l’Union soviétique imaginaient la bactérie comme une arme biologique. Et ils n’étaient probablement pas les seuls. Une étude de 2006 sur le bioterrorisme rappelle que, selon un scénario envisagé par l’OMS, si l’on vaporisait au-dessus d’une ville de 5 millions d’habitants, 50 kg de bacilles préparés sous forme d’aérosols, jusqu’à 150 000 personnes pourraient être contaminées et 36 000 d’entre elles mourraient. Sans compter les effets d’une panique monstrueuse ni le fait que de nombreux habitants, prenant la fuite, risqueraient de se transformer en autant de vecteurs de la maladie… » Et si la peste devenait l’arme électorale ?

 

Enfin, si à l’époque des grandes épidémies le bacille de la peste frappe sans distinction de race, richesse sexe ou âge ; aujourd’hui les épidémies pesteuses dans de nombreux pays, dont Madagascar, se révèlent être un indicateur très précis de la condition sanitaire d’une population ou d’une catégorie de population et de son état de pauvreté. Les riches ont les moyens de quitter les zones à risque. Pour 2017, le nombre de décès et la propagation du bacille sur le territoire dénoncent : l’inaction du gouvernement, -les premiers cas ont été décelé depuis août-, la frilosité des mesures sanitaires -des barrières sanitaires inefficaces, des mesures tardives…-. Mais le pire a été écarté, dixit «le gouvernement de combat ». Ce gouvernement a balayé le risque du niveau 3 -l’isolement du pays- ; ainsi le premier Magistrat, la Première dame et toute la cour ont reçu et ont accompagné en grande pompe l’Altesse Royale Anne Elisabeth d’Angleterre. Peuple malgache pourquoi te plains-tu !

 

Nancy Razanatseheno

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