La Gazette de la grande ile

REGARDS CROISES: Pourquoi « édifice inachevé » ?…

Publié le 11 juin 2018

Selon le professeur Jean GANIAGE (1923-2012) pendant la période où l’Angleterre et la France s’affrontaient pour préserver les acquis et conquérir la prédominance sur l’île, Madagascar était un « édifice inachevé ». Pourquoi, cette affirmation? Les quelques extraits tirés de son ouvrage vont nous éclairer sur son propos et son analyse.

Le contentieux franco-malgache

…/…Jean Laborde léguait à ses neveux, Campan et Edouard Laborde, tous deux employés au consulat, une fortune, estimée à un million de francs, représentée par des têtes de bétail, des esclaves, des terrains et des bâtiments dans la capitale. Lorsqu’on apprit que Campan se proposait de vendre à la mission catholique les terrains que Ranavalona lère avait donnés à son oncle, au centre de Tananarive, Rainilaiarivony s’y opposa, en alléguant que Laborde n’en était pas vraiment propriétaire. Selon le premier ministre, il ne se serait agi que d’une concession personnelle et viagère.

Campan avait tout lieu de se plaindre. Il sut faire épouser sa cause par le nouveau consul, Eugène Cassas, successeur de Laborde, qui arrivait à Tananarive au début d’août 1879. Cassas n’avait guère d’expérience. De caractère entier, il ne tarda pas à se brouiller avec Rainilaiarivony et même avec Pakenham. Dans sa correspondance avec le quai d’Orsay, il accablait de ses sarcasmes le premier ministre et décrivait en termes excessifs le déclin de l’influence française. La France se devait de rétablir une prépondérance abandonnée depuis trop longtemps à l’Angleterre. Il faisait le compte des griefs à l’égard du gouvernement malgache en suggérant une démonstration navale, voire l’occupation de quelques points de la côte est.

Pakenham savait à quoi s’en tenir sur les revendications françaises. Le premier ministre lui envoyait copie de la correspondance qu’il échangeait avec le consul. Selon lui, Cassas s’efforçait « de provoquer une rupture diplomatique dans le but de soutenir M. Campan dans sa querelle personnelle avec le gouvernement hova au sujet de la succession de son oncle Jean Laborde ». Et Pakenham d’évoquer les conséquences d’une telle rupture, la ruine du commerce étranger et celle des plantations établies dans l’île. Il demandait des instructions pour le cas où les Français s’empareraient d’un point de la côte nord.

…/… A la fin d’avril 1881, les Anglais accueillaient avec faveur l’arrivée d’un consul intérimaire, Théodore Meyer, qui se montrait beaucoup plus conciliant. Mais certains incidents allaient bientôt réveiller les inquiétudes du cabinet britannique, des désordres dans le sud de l’île et surtout « l’affaire des pavillons », sur la côte nord-ouest.

…/…Fin mai 1881, Rafaille, un chef mahafala, tombait avec ses guerriers sur des factoreries française et anglaise établies dans la baie de Saint- Augustin et les mettait au pillage. Les victimes demandaient réparation, mais il s’agissait là d’une région qui échappait à toute autorité régulière. L’amiral Gore Jones, commandant de la station britannique des Indes orientales, venu sur place en inspection, créa la surprise à Tamatave lorsqu’il annonça son intention de rendre visite à la reine. A son retour, il suggéra à l’Amirauté que Français et Anglais s’associent dans une entreprise commune, l’envoi de bâtiments pour le transport dans le sud d’un corps de troupes merina, un projet qu’approuvaient Meyer aussi bien que Vallon.

Consulté, le Foreign Office donna volontiers son accord. Dans les bureaux, on rappelait que le gouvernement britannique reconnaissait l’autorité de la reine sur la totalité de l’île. Il fallait profiter des circonstances « pour mettre en place ce pouvoir hova que nous reconnaissons mais qui n’existe pas encore pour le moment ». Mais, aux propositions britanniques, le cabinet Gambetta répondit par un refus poli en janvier 1882.

…/…A la même époque, on apprenait que le pavillon de la reine flottait depuis peu sur des villages du Sambirano, face à Nossi-Bé, ce qui pouvait passer pour une provocation sur une côte où la France n’avait pas renoncé à ses droits. L’initiative semble être venue de l’entourage missionnaire de la cour. En juin 1881, un petit groupe d’Anglais quittait Tananarive pour Majunga, où Clayton Pickersgill venait d’être chargé du vice-consulat. Précédé de l’évêque Kestell Cornish, il était accompagné par W. Parrett, un missionnaire qui dirigeait une imprimerie dans la capitale où il avait ses entrées chez le premier ministre.

Le bruit s’était répandu que Parrett partait à la recherche d’un bassin houiller de la côte nord, dont la production aurait pu alimenter un dépôt de charbon pour la marine britannique. Quoi qu’il en fût, Parrett allait surtout prendre langue avec des chefs sakalava et les inciter à se rapprocher de la reine. Trois d’entre eux envoyèrent à Tananarive une délégation qui en revint en compagnie d’officiers merina. Ils apportaient les drapeaux qui affirmeraient sur la côte l’autorité royale.

A Tamatave, Pakenham n’avait pas été informé, mais la presse réunionnaise se déchaînait contre « les Hova ». Entre temps, Meyer avait été remplacé par le consul en titre, Auguste Baudais, un ancien officier de marine qui allait manifester autant de raideur que Cassas dans ses relations avec le premier ministre. Les Français avaient d’ailleurs contre lui de nouveaux griefs. En mars 1881, en effet, le gouvernement malgache avait promulgué un Code des 305 articles, dans lequel figurait une loi 85 qui interdisait formellement aux sujets de la reine de vendre ou d’hypothéquer leurs terres à des étrangers.

C’était là sans doute une maladresse, car la mesure, en mécontentant les Anglais, pouvait les amener à soutenir les Français, qui criaient à la provocation. La loi 85, on le constatait à Londres comme à Paris, était en contradiction formelle avec les traités de 1865 et 1868 qui accordaient aux Anglais et aux Français le droit de propriété à Madagascar. Mais Pakenham en prenait son parti, en assurant que, sur ce point, la traité de 1865 n’avait jamais reçu d’application…/…

La rupture

…/…Baudais cependant continuait de ferrailler avec le premier ministre qui ne manquait pas d’informer les Anglais. De même que Cassas, il plaidait pour le redressement de l’influence française en se faisant auprès du quai d’Orsay, l’avocat d’une politique offensive. En mai, c’était la rupture, à propos de l’affaire des pavillons. Le 21, Baudais quittait la capitale pour Tamatave, après avoir confié à Campan la gestion du consulat. Freycinet, après avoir tergiversé, finit par autoriser une démonstration sur la côte ouest. Début juillet 1882, le successeur de Vallon, le capitaine de vaisseau Le Timbre, fit abattre sans coup férir les pavillons qui flottaient sur la résidence des chefs sakalava. Le conflit ne s’apaisait pas pour autant, car Rainilaiarivony protestait contre cette violation de territoire. Baudais, pour sa part, campait toujours sur ses positions, d’autant que, sur place, il pouvait compter sur l’appui des marins. En effet, le commandant Le Timbre, jusque-là fort réservé, se ralliait désormais à une politique d’intervention.

Ce n’était pourtant pas la rupture définitive, car le premier ministre décidait d’envoyer en Europe une ambassade chargée d’une mission délicate. Il s’agissait en effet de rechercher un accord direct avec le gouvernement français, en s’efforçant d’obtenir le soutien de l’Angleterre, voire de l’Allemagne, à l’occasion de discussions commerciales. L’ambassade, dirigée par le ministre des Affaires étrangères, Ravoninahitriniarivo, se faisait accompagner par Anthony Tacchi. Partie de Tamatave, le 13 août, pour Maurice et la Réunion, elle n’arriva à Marseille que

le 4 octobre.

Le 17, les négociations s’engagèrent au quai d’Orsay avec les représentants du ministère, conduits par Albert Decrais, directeur des affaires politiques. Elles devaient durer près de six semaines. La discussion porta essentiellement sur le droit de propriété, la question des biens de Jean Laborde et celle des royaumes sakalava du nord. Sur les premiers points, les ambassadeurs proposèrent des transactions, ouvrant la voie à de laborieux marchandages. Mais, sur le problème territorial, ils se refusèrent à tout compromis, tout en alertant les Anglais de la menace d’une expédition française.

Sollicité à deux reprises au moins, l’ambassadeur à Paris, lord Lyons, évita de s’engager, tandis que l’on s’interrogeait dans les bureaux du Foreign Office. Sur la question du droit de propriété, le siège des diplomates était fait : à en juger par la lettre des traités, la cause des Français était bonne. Face à leurs prétentions territoriales, en revanche, les Malgaches semblaient avoir le droit pour eux. Ils se devaient de tenir bon, d’autant que l’on doutait singulièrement de la réalité d’une menace française. Assurément, l’occupation d’une partie de l’île porterait préjudice aux intérêts britanniques : la meilleurs parade serait sans doute d’obtenir des Malgaches une base (an English station) dans la rade de Diégo-Suarez

…/… Pendant deux mois, le Foreign Office allait s’évertuer à proposer au quai d’Orsay ses bons offices, des propositions régulièrement écartées…/…

…/…Les ambassadeurs malgaches étaient déjà à Londres. Le gouvernement britannique, qui les avait logés à l’hôtel Alexandra, près de Hyde Park, avait décidé de les prendre en charge, à raison de 65 guinées par semaine. Après une première visite protocolaire, le 2 décembre, ils furent reçus le 5 par Granville, l’occasion de lui remettre un long rapport faisant l’historique des relations franco-malgaches depuis le XVIe siècle, avant d’exposer les motifs de la rupture des négociations. Le ministre évita de se prononcer…/…Début janvier, on allait les promener dans l’Angleterre industrielle, en leur faisant visiter Manchester, Birmingham et Liverpool, mais il ne fut plus question d’entretiens politiques. Partie aux Etats-Unis, puis en Allemagne, la mission n’en revint qu’avec des traités de commerce. On lui avait prodigué de bonnes paroles, mais, politiquement, elle n’avait reçu aucune assurance de soutien. Ainsi les Malgaches allaient-ils se trouver isolés dans le conflit qui devait les opposer à la France pendant deux ans.

Les anglais et la guerre

Depuis l’échec de la conférence, le gouvernement britannique s’attendait à une riposte de la part des Français. Mais on pensait qu’ils se contenteraient d’une démonstration navale, une mesure d’intimidation qui amènerait les Malgaches à transiger. Le Foreign Office n’ignorait pourtant rien des projets de conquête dont on débattait ouvertement à la Réunion. Madagascar n’était pas destinée seulement à fournir de la main d’œuvre pour les plantations. Ce serait surtout un domaine d’expansion presque illimité pour une colonie déjà surpeuplée. Ce programme s’affichait périodiquement dans la presse locale, avec le rappel des droits « imprescriptibles » de la France sur une terre que Richelieu lui avait donnée. Lecteur obligé du Créole et du Moniteur de la Réunion, comme du Nouveau Salazien, Pakenham en détachait périodiquement les articles les plus significatifs à l’intention du ministère.

Cet impérialisme réunionnais avait son porte-parole à la Chambre, François de Mahy, député inamovible de la colonie, ministre de l’Agriculture depuis janvier 1882. On savait les efforts qu’il déployait auprès de ses collègues. Pourtant, à Londres, on ne s’inquiétait pas trop…/…

Nancy Razanatseheno

A suivre

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