Madagascar s’apprête à relancer le débat sur l’un de ses produits les plus emblématiques mais aussi les plus controversés : le toaka gasy, un alcool de fabrication artisanale, omniprésent dans les campagnes malgaches. Une proposition de loi visant à encadrer cette production traditionnelle sera examinée prochainement par les députés à Tsimbazaza. Ce projet législatif, porté par le député Fanomezantsoa Yves Georges Andriamihaja, ambitionne de structurer une filière qui échappe aujourd’hui à toute réglementation officielle.
Une filière importante, mais hors cadre
Produite localement à base de canne à sucre ou de riz fermenté, la distillation du toaka gasy repose sur des techniques empiriques transmises de génération en génération. Malgré son interdiction formelle, cette boisson reste largement consommée, tant pour des raisons culturelles que par son prix abordable comparé aux alcools industriels importés. Le vide juridique autour de sa fabrication pose pourtant d’importants défis sanitaires et économiques.
Sur le plan de la santé publique, l’absence de contrôle expose les consommateurs à des teneurs en méthanol ou en éthanol mal dosées, susceptibles de provoquer des intoxications graves, voire mortelles. Du côté économique, l’État se prive de recettes fiscales sur un marché évalué à plusieurs milliards d’ariary par an, qui échappe totalement au circuit formel.
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Objectif : encadrer sans écraser
La nouvelle proposition de loi introduit un dispositif normatif complet autour du toaka gasy, incluant :
- Des seuils de concentration d’alcool (volumétrie et pureté) à respecter selon des critères techniques établis par le ministère de la Santé publique et les laboratoires d’analyse chimique agréés ;
- Des obligations en matière d’hygiène, notamment concernant les équipements de distillation, les contenants, et les conditions de stockage ;
- Un système de déclaration de production, pouvant déboucher sur l’attribution de licences artisanales aux producteurs reconnus ;
- Un mécanisme de taxation spécifique, calibré pour tenir compte des réalités rurales tout en apportant une contribution au budget national.
Le texte prévoit également une période transitoire de mise en conformité, accompagnée d’un programme de formation pour les producteurs, en partenariat avec les ministères de l’Agriculture, de l’Industrie, et de la Santé.
Des précédents difficiles, mais des signaux d’ouverture
Ce n’est pas la première tentative de réglementation. En 2020, un texte similaire avait franchi l’étape de l’Assemblée nationale avant d’être bloqué au Sénat. L’opposition reposait alors principalement sur l’absence de garantie sanitaire et sur la crainte d’une légalisation de facto du secteur informel, sans bénéfice pour l’économie officielle.
Depuis, plusieurs études ont été menées, notamment avec l’appui d’experts indépendants et de laboratoires universitaires, pour évaluer les risques et modéliser une chaîne de production artisanale sécurisée. Une collaboration avec l’Institut National de Normalisation (INN) serait en cours pour définir les normes techniques applicables aux producteurs souhaitant se formaliser.
Une adoption progressive et conditionnelle
Selon la procédure législative malgache, même en cas de blocage par le Sénat, l’Assemblée nationale peut réadopter le texte après deux lectures supplémentaires, ce qui donne un réel espoir à ses promoteurs. Toutefois, le succès de la réforme dépendra moins de son adoption juridique que de sa mise en œuvre effective sur le terrain.
Sans un accompagnement technique des petits producteurs, un contrôle rigoureux de la qualité, et une stratégie de communication vers les consommateurs, la loi risque de rester théorique. À l’inverse, si elle est correctement appliquée, elle pourrait permettre la naissance d’un véritable label « toaka gasy artisanal » national, valorisable à la fois localement et à l’export, notamment dans le cadre de salons de produits du terroir ou de circuits touristiques.
